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LE GUIDE DE L’APPRENTI
Projet pour la Grande Loge Suisse Alpina

by W.Bro. ALAIN BERNHEIM 33°

 

Le jour de ta réception au grade d’apprenti, les Frères de ta loge t’ont revêtu d’un tablier pour marquer que tu étais devenu franc-maçon.

 

Ils t’ont donné la Constitution de la Grande Loge Suisse Alpina parce que tu es maintenant l’un de ses membres.

 

Ils t’ont remis ce Guide destiné d’abord à te procurer un premier contact avec l’esprit et la tradition de l’Ordre.

 

Tu y trouveras aussi des notices concernant l’organisation et le vocabulaire des obédiences, les rituels et les rites, l’histoire maçonnique de la Suisse, les notions de régularité et de reconnaissance et, pour finir, quelques dates pour situer dans le temps ces informations les unes par rapport aux autres et quelques sources auxquelles parfaire ta formation.

 

Alain Bernheim

 


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Nous voulons, dès le commencement de nos propos, insister sur une démarche de l’esprit à laquelle on ne s’astreint pas assez lorsqu’on veut parler de la Franc-Maçonnerie. C’est celle qui consiste à séparer nettement l’Ordre des Obédiences. Les Loges peuvent exister sans Grandes Loges ou Grands Orients assurant leur fédération. L’inverse n’est pas vrai. Ni Grande Loge ni Grand Orient ne peuvent exister sans les Ateliers dits “bleus” qui en sont la base.

 

Ainsi se révèle clairement la différence entre l’Ordre et l’Obédience.

 

L’Ordre, — la Franc-Maçonnerie traditionnelle et initiatique, — n’a pas d’origine historiquement connue. Pour reprendre l’expression ordinairement employée, il date de “temps immémoriaux”.

 

[...]

 

Les Obédiences, au contraire, sont des créations récentes, dont on peut, — bien qu’avec quelques difficultés et imperfections, — décrire la naissance, dont l’existence est ensuite bien connue dans la plupart des détails. Mais si l’Ordre est universel, les Obédiences, quelles qu’elles soient, sont particularistes, influencées par les conditions sociales, religieuses, économiques et politiques des pays dans lesquelles elles se développent.

 

L’Ordre est d’essence indéfinissable, et absolue ; l’Obédience est soumise à toutes les fluctuations inhérentes à la faiblesse congénitale de l’esprit humain.

 

C’est pourquoi, si nous étudions historiquement les Obédiences, nous ne parlerons de l’Ordre qu’avec notre cœur et notre intuition, ou, plus exactement, avec la grâce de cette illumination intérieure qui n’est pas mesurée à celui dont la vie quotidienne est intimement liée à l’esprit de la Franc-Maçonnerie.

 

 

 

Marius Lepage

L’ORDRE et les Obédiences (1956)


 

 

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1. L’Ordre


Instruction

 

 

 

 

1.         Etes-vous maçon ?

            Mes Frères et compagnons me reconnaissent pour tel.

 

2.         Quel est le premier soin d’un maçon ?

C’est de voir si la loge est bien couverte.

 

3.         D’où venez-vous ?

            De la loge de St Jean.

 

4.         A quoi reconnaîtrai-je que vous êtes maçon ?

            A mes signes, paroles, attouchement et aux circonstances de ma réception.

 

5.            Comment se font les signes ?

            Par équerre, niveau et perpendiculaire.

 

6.         Donnez-moi le signe d’apprenti.

            On le fait.

 

7.         Que signifie-t-il ?

            Que je préfèrerais avoir la gorge tranchée plutôt que de révéler les secrets des maçons.

 

8.         Donnez-moi l’attouchement.

            On le donne.

 

9.         Donnez-moi le mot.

            Je ne sais ni lire, ni écrire. Je ne puis qu’épeler. Donnez-moi la première lettre, je vous donnerai la seconde.

            On l’épelle.

 

10.       Que signifie-t-il ?

            C’est le nom d’une des deux colonnes d’airain qui étaient à la porte du Temple de Salomon, auprès de laquelle les apprentis recevaient leur salaire.

 

11.       Donnez-moi le mot de passe.

            On le donne.

 

12.            Pourquoi vous êtes-vous fait recevoir maçon ?

            Parce que j’étais dans les ténèbres et que j’ai voulu voir la lumière.

 

13.       Où avez-vous été reçu ?

            Dans une loge juste et parfaite.

 

14.       Que faut-il pour qu’une loge soit juste et parfaite ?

            Trois la gouvernent, cinq la composent, sept la rendent juste et parfaite.

 

15.       Qui vous a présenté en loge ?

            Un ami que j’ai ensuite reconnu pour frère.

 

16.       Dans quel état étiez-vous alors ?

            Ni nu, ni vêtu ; ni chaussé, ni déchaussé ; mais pourtant d’une façon décente et dépourvu de tous métaux.

 

17.            Comment avez-vous été admis dans la loge ?

            Par trois grand coups.

 

18.       Que signifient-ils ?

            Frappez, on vous ouvrira. Demandez, on vous donnera. Cherchez et vous trouverez.

 

19.       Qu’a-t-on fait de vous ?

            On m’a fait voyager en maçon.

 

20.            Comment voyagent les apprentis maçons ?

            De l’Occident à l’Orient.

 

21.            Pourquoi ?

            Pour chercher la lumière.

 

22.       Qu’est-ce que le Maître de la loge a fait de vous ?

            Avec le désir sincère que j’avais et le consentement de la loge, il m’a reçu maçon.

 

23.            Comment vous a-t-il reçu maçon ?

            Le genou droit nu sur l’équerre, la main gauche tenant un compas ouvert, la pointe appuyée sur mon sein gauche dénudé, la main droite sur le Livre de la Loi Sacrée.

 

24.       Répétez votre obligation.

            On la répète.

 

25.            Qu’avez-vous vu lorsque vous êtes entré en loge ?

            Rien que l’esprit humain puisse comprendre.

 

26.            Qu’avez-vous vu quand vous avez été reçu maçon ?

            Trois grandes lumières : le soleil, la lune et le Maître de la loge.

 

27.       Quel rapport y a-t-il entre ces lumières ?

Comme le soleil préside au jour et la lune à la nuit, le Maître préside sa loge pour l’éclairer.

28.       Où se tient le Maître de la loge ?

            A l’Orient.

 

29.            Pourquoi ?

Comme à l’Orient le soleil ouvre la carrière du jour, le Maître doit s’y tenir aussi pour ouvrir la loge et mettre les ouvriers à l’œuvre.

 

30.       Où se tiennent les surveillants ?

            A l’Occident.

 

31.            Pourquoi ?

Comme le Soleil termine sa carrière à l’Occident, de même les surveillants y sont placés pour payer les ouvriers et fermer la loge.

 

32.       Où se tiennent les apprentis ?

            Au Septentrion.

 

33.            Pourquoi ?

            Parce qu’ils sont encore dans les ténèbres.

 

34.       Si un de vos Frères était perdu, où le trouveriez-vous ?

Entre l’Equerre et le Compas.

 

 

 

 

Cette instruction développe la réponse faite à la quatrième question.

L’instruction suivante a trait à la description de la loge.


 

 

 

Instruction

 

 

1.         Quelle est la forme de la loge ?

Un carré long.

 

2.         Quelle est sa longueur ?

De l'Orient à l'Occident.

 

3.         Sa largeur ?

Du Midi au Septentrion.

 

4.         Sa hauteur ?

De la surface de la terre jusqu'au ciel.

 

5.         Et sa profondeur ?

De la surface de la terre jusqu'au centre.

 

6.            Pourquoi répondez-vous ainsi ?

Pour donner à entendre que les francs-maçons sont dispersés par toute la terre et ne forment pourtant tous ensemble qu'une loge.

 

7.         De quoi la loge est-elle couverte ?

D'un dais céleste, parsemé d'étoiles d'or.

 

8.            Combien y a-t-il de fenêtres ?

Trois.

 

9.         Où sont-elles situées ?

L'une à l'Orient, l'autre au Midi et la troisième à l'Occident.

 

10.            Pourquoi n'y en a-t-il pas au Septentrion ?

Parce que la lumière du soleil ne vient jamais de ce côté-là.

 

11.            Combien y a-t-il d'ornements dans la loge ?

Trois.

 

12.       Quels sont-ils ?

Le Pavé mosaïque, l'Etoile flamboyante et la Houppe dentelée.

 

13.            Combien y a-t-il de bijoux ?

Six, trois mobiles et trois immobiles.

 

14.       Quels sont les trois mobiles ?

L'Equerre que porte le Maître, le Niveau que porte le premier surveillant et la Perpendiculaire que porte le second surveillant.

 

15.       Quels sont les trois immobiles ?

La Pierre brute pour les apprentis, la Pierre cubique à pointe pour aiguiser les outils des compagnons et la Planche à tracer sur laquelle les maîtres font leurs dessins.

 

16.       Sur quoi votre loge est-elle fondée ?

Sur trois colonnes : Sagesse, Force et Beauté.

 

17.            Pourquoi ?

Sagesse pour inventer, Force pour soutenir, Beauté pour orner.

 

18.       Où tenez-vous le secret des francs-maçons ?

Dans le cœur.

 

19.       En avez-vous la clé ?

Oui.

 

20.       De quel métal est cette clé ?

D'aucun : c'est une langue accoutumée aux bons rapports qui ne sait dire que du bien en l'absence comme en la présence des Frères.

 

21.       Où la tenez-vous ?

Dans une boite en forme d’arche qui ne s’ouvre et ne se ferme qu’avec des clés d'ivoire.


 

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Pour transmettre son enseignement, la franc-maçonnerie n’utilise que des symboles. Elle les utilise parce que son enseignement traditionnel n’est pas transmissible par des mots.

 

L’initiation, ta réception comme maçon par l’épée ou par le maillet, est un rite de passage, un acte d’éveil qui participe peut-être de la magie. Tous les francs-maçons n’en sont pas d’accord. Certains t’expliqueront que la franc-maçonnerie est “un système particulier de moralité, voilé sous des allégories et illustré par des symboles”. D’autres t’affirmeront qu’elle est surtout une oeuvre de bienfaisance. Garde le silence.

 

Tout est simple dans la franc-maçonnerie. Tout a un sens premier que tu dois découvrir.

 

 

Qu’est-ce que la franc-maçonnerie ? Avec le temps, tu trouveras ta réponse à cette question.


 

 

 

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2. Les obédiences


Organisation et vocabulaire

 

 

 

 

Organisation nationale

 

 

Depuis 1717, dans la plupart des pays du monde, existe un organe souverain, parfois plusieurs, dénommé Grande Loge ou parfois Grand Orient, unissant des loges autonomes travaillant sur son territoire national.

 

Chaque Grande Loge est régie par une Constitution adoptée par les représentants de ses loges. En Suisse, ces représentants composent l’Assemblée des Délégués, organe suprême de la Grande Loge Suisse Alpina.

 

La Constitution de la Grande Loge Suisse Alpina est précédée de ses Principes maçonniques généraux qui en constituent partie intégrante.

 

La Grande Loge Suisse Alpina n’entretient de relations qu’avec les Grandes Loges étrangères qui travaillent dans l’esprit de ses Principes maçonniques généraux.

 

 

 

 

Organisation locale

 

 

Au cours de réunions appelées tenues rituelles, les loges confèrent à leurs membres trois grades successifs (apprenti, compagnon et maître) entre lesquels, en Suisse comme en France et dans la plupart des pays d’Europe continentale, l’intervalle minimum est d’une année. En Angleterre, cet intervalle minimum est de quatre semaines. Aux Etats-Unis, il peut n’être que de quelques heures.

 

Ouvrir et fermer les travaux à l’un de ces trois grades, les conférer – initiation au grade d’apprenti, passage ou promotion à celui de compagnon, élévation à la maîtrise –, sont autant d’occasions au cours desquelles les loges utilisent des rituels.

 

Chaque loge de la Grande Loge Suisse Alpina est libre de travailler avec les rituels du rite de son choix, sous réserve des dispositions de la Constitution.

 

 

 

 

Rituels et rites

 

 

 

 

Généalogie et genese

 

 

L’origine des rituels maçonniques peut être reconstituée grâce à différents documents dont certains ne devinrent accessibles ou ne furent redécouverts que récemment.

 

On connaît, en langue anglaise, une première série d’aide-mémoire manuscrits et de divulgations imprimées, originaires d’Ecosse, d’Irlande et d’Angleterre, pour la période 1696-1730 et une seconde série de divulgations parues après 1760. On connaît d’autre part, en langue française, des divulgations imprimées entre 1737 et 1749 ainsi que deux rituels manuscrits dont l’un appartenait à un membre d’une loge de Berne qui existait en 1741.

 

Le plus ancien de ces manuscrits, l’Edinburgh Register House MS, comprend deux parties : un dialogue par demandes et réponses, utilisé pour vérifier si un maçon inconnu avait déjà été reçu dans une loge, et la description d’une cérémonie au cours de laquelle le Mot de Maçon était communiqué à un apprenti.

 

Cette cérémonie est l’ancêtre de notre rituel d’initiation. Ce dialogue a engendré ce que nous appelons instructions et c’est avec ces instructions que furent rédigés les plus anciens rituels d’ouverture et de clôture des travaux.

 

L’ouverture d’une loge est ainsi décrite dans le Nouveau Catéchisme des Francs-Maçons (1749) :

L'assemblée & la Loge décorée, le Vénérable frape avec son Maillet sur le petit Autel, qui est devant lui, trois coups dont les deux premiers assez près l'un de l'autre & le dernier plus eloigné, & dit à l'Ordre mes Frères. Le prémier Surveillant frape de même sur le Maillet du second, & le second en fait autant sur celui du prémier, & ils répetent tous deux, en s'adressant à l'Assemblée chacun de leur coté, a peu près comme des Choristes, à l'Ordre mes Frères. Alors tous font le signe...

De cette ouverture, décrite sous forme narrative, est né le rituel d'ouverture en forme de dialogue en ajoutant à ce qui précède quelques phrases empruntées à l’instruction d’apprenti.

 

L’un des anciens rituels manuscrits en langue française commence ainsi :

D. Frère 1er Surveillant, êtes-vous Maçon ?

R. Mes Frères et Compagnons me reconnaissent pour tel.

D. F. Second Surveillant, quel est le 1er soin d'un Maçon ?

R. C'est de voir si la Loge est bien couverte.

D. Voyez à vous en assurer, mon Frère.

R. Elle l'est, Très Vénérable.

Les deux premières questions se trouvaient déjà dans l'instruction du Catéchisme des Franc-Maçons [sic] (1744). La troisième phrase fut ajoutée lorsque l'instruction parlée devint rituel agi.

 

 

Rituels

 

 

Un rituel se compose d’éléments parlés, de symboles, de gestes et de sons rythmés appelés batteries.

 

Les rituels étaient autrefois transmis de bouche à oreille. Il était interdit de les écrire de quelque manière que ce soit ... avec la pointe d’une épée ou avec n’importe quel autre instrument, sur la neige ou sur le sable — comme le prescrivait le serment prêté en 1696 lors de la réception d’un apprenti dans une loge d’Ecosse.

 

Il en est résulté des variations compréhensibles mais aussi un bienfait. Parce que quelques maçons transgressèrent cette interdiction en rédigeant des aide-mémoire manuscrits pour leur usage personnel, nous connaissons aujourd’hui certains rituels utilisés par nos prédécesseurs.

 

Par ailleurs, pour des raisons tenant à la nature humaine et aux changements intervenus en trois siècles dans la société, les rituels furent fréquemment et délibérément modifiés.

 

Ainsi, hier comme aujourd’hui, les rituels sont loin d’être identiques d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre, parfois même d’une loge à l’autre dans la même ville.

 

 

Rites

 

 

Les usages de la Grande Loge de 1717 parviennent en France au plus tard en 1732, lorsque une loge parisienne fut constituée par la Grande Loge d’Angleterre, ou en 1735 lorsque l’ancien Grand Maître anglais Desaguliers vint tenir une loge à Paris.

 

En Angleterre, en 1751, survient une situation particulière, résultant de la fondation par des Irlandais résidant à Londres d’une seconde Grande Loge, dite “des Anciens”, dont les rituels sont différents de ceux de la première Grande Loge fondée en 1717, dite “des Modernes”. Il s’ensuit, sur le territoire national et dans les colonies anglaises d’Amérique, une lutte fratricide acharnée. Relevons deux des différences entre ces deux Grandes Loges. Alors que plusieurs divulgations anglaises et toutes les divulgations françaises définissaient les trois grandes lumières de la franc-maçonnerie comme étant le soleil, la lune et le Maître de la loge, pour la Grande Loge des Anciens ces trois grandes lumières étaient la Bible, l’Equerre et le Compas, triade certes présente dans les divulgations anglaises antérieures, mais en tant que mobilier (furniture) de la loge. Autre différence : l’usage de prières par les Anciens lors de la réception d’un apprenti, prières que les Modernes omettent. En 1813 ces deux Grandes Loges décident de former la Grande Loge Unie d’Angleterre qui, en 1816, adopte un rituel qui conserve la plupart des caractéristiques de celui de la Grande Loge de 1751. L’une des variantes de ce rituel est connue sous le nom de rite émulation.

 

Le Grand Orient de France ne connaît pas de querelles d’ordre rituel. Bien au contraire, dès 1776, trois ans après sa fondation, il signe des traités avec les Directoires français de la Stricte Observance. En 1786, il adresse sous forme manuscrite à ses loges, pour chacun des trois grades, les rituels que des commissions ont rédigés en cinq ans de travaux. Il les accompagne d’un Avant-Propos expliquant qu’il avait cru devoir ramener la maçonnerie à ces usages anciens que quelques novateurs ont essayé d’altérer, et d’établir ces premières et importantes Initiations dans leur antique et respectable pureté. Ce système, qui découle de la franc-maçonnerie introduite d’Angleterre en France au cours de la première moitié du 18ème siècle, est dénommé rite français.

 

En 1793, des maçons français que la révolte des Noirs avaient forcés de s’exiler de Saint-Domingue arrivent en Caroline du Sud où, comme en Angleterre, existaient deux Grandes Loges rivales. Quelques-uns créent à Charleston une loge qui se rattache à la Grande Loge des Anciens. Rentrés en France, ils fondent à Paris au mois d’octobre 1804 une Grande Loge Ecossaise éphémère qui disparaît six semaines plus tard, après que ses dirigeants aient signé avec le Grand Orient un Concordat qui sera dénoncé l’année suivante. Les loges qui restent dès lors en dehors du Grand Orient adoptent un rituel qui incorpore à celui de la Grande Loge des Anciens des éléments du rite français et quelques caractéristiques spécifiques. Le rite hybride de ces loges, qui en 1894 créent la Grande Loge de France, est connu sous le nom de rite écossais ancien et accepté.

 

Il faut enfin évoquer le système de la Stricte Observance, né en Lusace en 1751 et basé sur une légende selon laquelle la franc-maçonnerie perpétuerait l’Ordre des Templiers. Il connut un succès considérable parmi les loges allemandes après la fin de la Guerre de Sept Ans et fut importé en Suisse en 1768, en France en 1773. Modifié à la suite de décisions adoptées par le Convent des Gaules en 1778 et par celui de Wilhelmsbad en 1782 qui abandonna la légende templière mais en conserva le caractère chrétien, il donna naissance au régime rectifié.

 

Ces systèmes ou régimes, comme on les appelait au 18ème siècle, sont communément désignés de nos jours par le nom de rites. Il en existe aujourd’hui trois grandes familles pour les grades d’apprenti, compagnon et maître.

 

La plus ancienne, celle que pratiquait la Grande Loge de 1717, disparut d’Angleterre lors de l’Union de 1813 mais persista en France et dans plusieurs autres pays sous le nom de rite français, codifié en 1786 par le Grand Orient de France. Il suffit de lire, dans un recueil publié en 1999, les rituels reproduits en fac-similé, utilisés de 1804 à 1880 par le rite dit écossais ancien et accepté, pour constater que leur charpente est identique à celle du rite français.

 

Les deux autres familles apparurent simultanément en 1751. La Stricte Observance devait donner naissance au rite rectifié dont le gardien est aujourd’hui le Grand Prieuré d’Helvétie, fondé en 1779. Les usages, peut-être d’origine irlandaise, de la Grande Loge des Anciens sont préservés et perpétués par la Grande Loge Unie d’Angleterre créée en 1813.

 

 

 

 

La franc-maçonnerie suisse

 

 

 

 

La franc-maçonnerie apparaît pour la première fois

 

  • à Genève (alors république indépendante) en 1736 et y est aussitôt interdite ; néanmoins, un an plus tard, le comte Darnley (1715-1747), Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre, nomme Grand Maître Provincial de Genève un ancien banquier anglais, George Hamilton (~1695-1757) dont il avait fait la connaissance trois ans plus tôt ; cette Grande Loge Provinciale n’a laissé aucune trace et n’a sans doute jamais exercé d’activité ;

 

  • à Lausanne en 1740 et à Berne en 1740 ou 1741 ; la première loge de Lausanne, patentée le 13 février 1740 par la Grande Loge d’Angleterre, fut par elle instituée Grande Loge Provinciale de la Suisse avec un Frère Du Lignon pour Grand Maître Provincial ; les autorités bernoises interdirent la franc-maçonnerie le 3 mars 1745 ;

 

  • à Neuchâtel (alors principauté prussienne) en 1743,

 

  • à Zurich en 1743 ou 1744.

 

Au cours du siècle suivant, différents organes souverains existèrent sur le territoire de la Confédération Helvétique d’aujourd’hui. Tous ont depuis disparu, à l’exception du Grand Prieuré Indépendant d’Helvétie.

 

  • La Grande Loge de Genève, fondée au mois de juin 1769 sans l’intervention de quelque puissance maçonnique étrangère que ce soit, active de 1769 à 1782, puis de 1786 à 1801 ;

  • le Grand Prieuré Indépendant d’Helvétie, Directoire Ecossais de la Suisse, fondé le 17 août 1779 par décision du Convent des Chapitres de Bourgogne, réuni à Bâle ;

  • le Directoire Ecossais Helvétique Roman sis à Lausanne, qui n’existait certainement pas avant 1780 et dont la première et la dernière apparition documentée se situent en 1786 ;

  • deux obédiences dénommées Grand Orient National de Genève, dont la première fut active de 1786 à 1792 et la seconde fondée au mois de décembre 1790 ;

  • un Grand Orient de Genève actif de 1792 à 1794 puis de 1796 à 1799 ;

  • une Grande Loge Provinciale de Genève, relevant du Grand Orient de France, fondée le 27 décembre 1800 et active jusqu’au mois de février 1810 ;

  • le Grand Orient National Helvétique Roman, « souverain maçonnique dans le canton », constitué à Lausanne, le 16 octobre 1810 ;

  • une Grande Loge Provinciale sise à Berne, relevant de la Grande Loge Unie d’Angleterre, active du mois de juillet 1818 au mois d’avril 1822 ;

  • une Grande Loge Nationale Suisse fondée par Concordat signé le 29 avril 1822 entre la Grande Loge Provinciale de Berne et le Grand Orient National Helvétique Roman de Lausanne.

 

La Grande Loge Suisse Alpina fut fondée suite au projet de Pacte d’union conclu le 18 septembre 1843 entre la Grande Loge Nationale Suisse et le Directoire Ecossais de la Suisse (Zurich), suivi par la dissolution de ces deux corps et la ratification de ce Pacte par quatorze loges, le 22 juin 1844, à Zurich.

 

La Grande Loge Suisse Alpina comprenait septante-neuf loges en 2003.

 

 

 

 

Régularité et reconnaissance

 

 

 

 

L'adjectif régulier et le mot landmark se trouvent déjà dans deux articles des Réglements Généraux inclus dans le Livre des Constitutions d'Anderson de 1723. Leur libellé se retrouve pratiquement identique dans les Reglemens Généraux français de 1743 :

 

Si plusieurs maçons s'ingerent de former une loge sans la permission du Grand Maître les loges régulières ne doivent point les soutenir ni les avouer pour des frères qui ont de l'honneur, et qui sont duement formés; elles ne doivent pas non plus approuver leurs actes et contracts.

 

Chaque Grande Loge annuelle a le pouvoir inhérent et l'autorité de faire de nouveaux règlemens ou de changer ceux-ci pour l'avantage réel de la fraternité pourvu que les anciennes Limites [Landmarks] soient toujours soigneusement conservées.

 

Par contre, dans les encyclopédies maçonniques de Mackey (1874) et de Kenning (1878), l'entrée Recognition (Reconnaissance) est accompagnée par les mots signs of (signes de) ajoutés entre parenthèses, car le mot recognition n'était alors employé dans le vocabulaire maçonnique anglais que dans l'expression signes de reconnaissance. Cette reconnaissance-là était celle d’un maçon par un autre maçon.

 

Ce n'est qu'en mars 1878 que le champ d’application du mot reconnaissance fut étendu. Voici dans quelles circonstances.

 

 

 

Depuis sa création en 1773, le Grand Orient de France n'avait été régi que par des Règlements Généraux. Le 10 août 1849, il décide de se doter d'une Constitution dont l'article 1er commence ainsi :

 

La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, a pour base l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme ;

 

Cette définition n'avait jusqu’alors jamais figuré dans un texte réglementaire maçonnique, français ou non. Après les retouches de plusieurs convents qui jusqu’en 1865 conservèrent en substance la définition précédente, cet article reçoit une rédaction nouvelle en septembre 1877 :

 

La Franc-Maçonnerie, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, l'étude de la morale universelle, des sciences et des arts et l'exercice de la bienfaisance. Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine. Elle n'exclut personne pour ses croyances. Elle a pour devise : Liberté, Égalité, Fraternité.

 

Le 5 décembre suivant, une commission de dix membres est constituée par la Grande Loge Unie d'Angleterre afin de prendre en considération l'action du Grand Orient de France, supprimant de sa Constitution les paragraphes qui affirmaient une croyance en l'existence de Dieu. Au mois de mars 1878, cette commission propose la résolution suivante qui est adoptée à l'unanimité :

 

La Grande Loge [Unie d'Angleterre] toujours désireuse de recevoir dans l'esprit le plus fraternel les Frères appartenant à toute Grande Loge étrangère dont les travaux sont effectués selon les anciens Landmarks de l'Ordre, dont le premier et le plus important est la croyance au Grand Architecte de l'Univers, ne peut reconnaître comme "vrais et véritables" Frères ceux qui auront été initiés dans des Loges qui nient ou ignorent cette croyance.

 

La reconnaissance dont il est maintenant fait état est celle d’un maçon par une Grande Loge.

 

Quelques années plus tard, le Conseil de l'Ordre du Grand Orient de France reçut du Grand Secrétaire Shadwell H. Clerke une lettre courtoise dont voici un extrait :

 

[...] la Grande Loge d'Angleterre soutient et a toujours soutenu que la croyance en Dieu est la première grande marque de toute vraie et authentique Maçonnerie, et qu'à défaut de cette croyance professée comme le principe essentiel de son existence, aucune association n'est en droit de se réclamer de l'héritage des traditions et des pratiques de l'ancienne et pure Maçonnerie. L'abandon de ce Landmark, dans l'opinion de la Grande Loge d'Angleterre, supprime la pierre fondamentale de tout l'édifice maçonnique.

 

 

 

Le demi-siècle qui suit la rupture franco-anglaise de 1878 est jalonné par plusieurs créations effectuées à l’initiative de membres de la Grande Loge Suisse Alpina (GLSA) dont le but commun est d'établir une meilleure compréhension entre les francs-maçonneries du monde entier.

 

Un Bureau International de Relations Maçonniques est installé à Neuchâtel le 1er janvier 1903. Son directeur est le Frère Edouard Quartier-la-Tente, alors Grand Maître de la GLSA.

 

Un convent international organisé à Genève en octobre 1921 sous la présidence d'un autre Grand Maître de la GLSA, Isaac Reverchon, donne naissance à l'Association Maçonnique Internationale (A.M.I.) créée afin de maintenir les relations existantes entre les Grandes Loges, de les développer et d'en créer de nouvelles. L'A.M.I. groupera jusqu'à quarante et une Grandes Loges dont dix-huit avaient leur siège en Europe. Parmi ses fondateurs: la Grande Loge de New York, la Grande Loge et le Grand Orient de France, les Grands Orients de Belgique, d'Italie et des Pays-Bas et, naturellement, la GLSA. L'A.M.I. sera dissoute en 1950, après que la GLSA s'en soit retirée.

 

De son côté la Grande Loge Unie d'Angleterre adopte le 4 septembre 1929 un texte en huit articles, intitulé Basic Principles for Grand Lodge Recognition. Ce texte officiel, dans lequel le mot recognition s’applique maintenant à la reconnaissance d’une Grande Loge par une autre Grande Loge, résume les points sur lesquels portera le questionnaire qui sera dorénavant adressé à toute obédience maçonnique demandant à être reconnue par la Grande Loge Unie d'Angleterre.

 

Les Basic Principles furent modifiés en janvier 1989. Le point 2 de 1929, That a belief in the GAOTU and His revealed will shall be an essential qualification for membership (La croyance au G.A.D.L'U. et en Sa volonté révélée sera une condition essentielle pour l’appartenance [à une Grande Loge demandant à être reconnue]) est devenu : Freemasons under its jurisdiction must believe in a Supreme Being (Les Francs-Maçons sous la juridiction [d'une Grande Loge demandant à être reconnue] ont l’obligation de croire à un Être Suprême).

 

En 1983, une communication intitulée Régularité d'Origine, présentée par le Frère Haffner à Londres devant la Loge de Recherches Quatuor Coronati, fut suivie de commentaires instructifs. Voici le début de ceux d’un ancien Maître de cette Loge, Wallace McLeod :

 

Le domaine de la jurisprudence maçonnique est fort délicat, car si nous aimons croire que les caractéristiques essentielles de la Franc-Maçonnerie sont des “landmarks” qui par définition ne peuvent pas relever du domaine législatif, personne cependant ne sait exactement ce que sont les landmarks, et chaque Grande Loge est en droit de faire ses propres lois. Il faut avoir du tact pour savoir à quel point on peut introduire des changements sans pour cela ébranler les fondations. Depuis ses origines jusqu'à nos jours, la Franc-Maçonnerie n'a pas cessé d'évoluer, et il n'y a jamais eu d'époque à laquelle on ait pu déclarer : "ceci représente la Franc-Maçonnerie à l'état le plus pur".

 

Les commentaires de Sir James Stubbs, particulièrement autorisés car il occupa les fonctions de Grand Secrétaire de la Grande Loge Unie d'Angleterre entre 1958 et 1980, furent les suivants :

 

Le Frère Haffner semble confondre la "régularité" qui est subjective et susceptible de recevoir plusieurs interprétations, avec la "reconnaissance" qui correspond à un état de fait.

Aucune Grande Loge [A] ne peut être forcée de reconnaître une autre Grande Loge [B], même si elle [A] est prête à admettre que celle-ci [B] est régulière d'après ses [A] propres critères d'appréciation.

Aucune Grande Loge ne peut exiger d'être reconnue ; elle ne peut que demander à l'être et exposer ce qu'elle estime constituer les éléments d'un bon dossier.

Au contraire, si elle le désire, une Grande Loge peut rompre ses relations, c'est-à-dire ne plus reconnaître une autre Grande Loge si elle estime avoir une bonne raison pour cela. [...]

A mon avis il est aussi important pour la Grande Loge à qui une demande [de reconnaissance] est adressée, de chercher des raisons pour ne pas accorder cette reconnaissance, que pour la Grande Loge qui la sollicite, de fournir des éléments pour que cette reconnaissance soit accordée.

 

 

 


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